Surfboards Dynamics par Tristan Mausse

Tristan Mausse est ce genre de mec que l’on finit par naturellement admirer. Il incarne la modernité des contrastes et lutte innocemment contre l’hypothèse erronée qui pousse systématiquement un mec tatoué à jouer le taulard dans les téléfilms de TF1. Bariolé des phalanges aux genoux, et quitte à titiller le réac qui est en vous, Tristan est sans équivoque un surfeur et shapeur cultivé, amoureux de la littérature et des auteurs Français dont le talent discret fait de lui un personnage unique.

A travers son premier recueil « Glass Shops », sorti en 2016 et dédié aux légendes du shape, Tristan rendait hommage à une décennie passée dans les ateliers. Ce second ouvrage s’attarde davantage sur les fonctionnalités et les technicités d’un design de planche qui le fascine. « Surfboards Dynamics est l’étude contemporaine d’un design de planche très spécifique né dans les années 70. Le livre est né de l’envie de constituer un opuscule sur la sous-culture du single fin qui englobe tout un univers, que seule une poignée de passionnés continue à faire vivre. » 130 pages de descriptions techniques et réflexions passionnées rédigées par des experts amoureux des ‘Hulls’.

A mi-chemin entre le design et l’outdoor, ce livre est la parfaite incarnation de l’identité RELIEF, un pont dressé entre le surf et la création. Le teasing était parfait, le désir d’en connaitre davantage à son maximum. Je m’apprêtais à entrer dans le monde merveilleux, bien que méconnu et complexe, des Displacement Hulls.

Par Elisa Routa.

Salut Tristan, peux-tu nous présenter Sam Heaton et Paul Gross, les co-auteurs du livre? 

J’ai eu la chance d’avoir la contribution du légendaire Paul Gross, un surfer-designer qui, au fil des décennies, a su analyser avec précision la science complexe des Hulls. Paul Gross est aussi le créateur du « Surf Mat » qu’il a élaboré aux côtés de George Greenough dans les années 60. Il a aussi été rédacteur en chef de Surfer Magazine et a contribué à plusieurs articles traitant souvent le thème des Hulls, des spoons, des ailerons et de leur réactivité. Paul est très impliqué dans la culture 70’s et connait chaque bribe de l’histoire et évolution des Hulls. C’est un honneur d’avoir eu sa contribution à travers un chapitre qu’il a écrit sur Les Volumes Transitionnels.

Sam Heaton, anglais de souche, consacre sa vie à shaper manuellement des flex fins en Volan qu’il designe et teste lui-même. Sam est un génie et un des seuls designers, à ma connaissance, à avoir réussi à pousser les limites du design d’ailerons. Je pense notamment aux ailerons flex avec tubercules ou les ailerons flex avec un corps en mousse pour alleger l’aileron tout en conservant le flex. Dans le livre, il a écrit un chapitre sur ses expérimentations, dans lequel il y explique comment ses idées prennent forme et comment ces formes réagissent au contact de la pression de l’eau.

Surfboards Dynamics est un recueil plus technique que ton premier bouquin ‘Glass Shops’. D’où te vient cette fascination pour les Hulls?

Mon premier livre se référait en effet à une époque vécue, à des souvenirs, des milliers de planches bien sûr, mais rien de très précis. C’était un mélange nostalgique de 10 années à travailler dans l’industrie des planches de surf. Surfboards Dynamics est un livre technique. J’avais envie de poser sur papier mon experience en design acquise avec les années, à travers les rencontres et les sessions de surf. J’ai évidemment orienté le sujet sur les Displacement Hulls. Pourquoi? Parce que je suis, depuis toujours, fasciné par les Hulls, depuis le premier jour où j’ai tenu un Hull Greg Liddle entre les mains lorsque je réparais des planches chez UWL. J’étais jeune, j’avais 18 ans, l’aileron était tellement avancé vers le nose que je pensais que le glasser s’était planté. A cette époque, je n’y connaissais rien. Je ne savais pas encore que, quelques années plus tard, les Hulls empliraient ma vie, de mes croquis à mes écrits, de mes sessions à mes journées de travail.

“Je pourrais vendre beaucoup plus de planches si je m’octroyais le droit de diversifier mes designs mais je préfère avoir moins de commandes et affiner mes connaissances et mon experience en matière de Hulls.”

Avec le label Fantastic Acid, tu as décidé de te consacrer uniquement à la conception de Hulls. Pourquoi ce choix?

Dès la première fois où j’en ai tenu un entre les mains, ce design a eu une forte emprise sur moi. Je ne surfe presque que des Hulls, c’est donc logique de ne shaper que ça. Je préfère me focaliser sur les Hulls, les flex fins, les flex tails et le faire bien. Je préfère savoir ce que je fais et pourquoi je le fais. Je pourrais vendre beaucoup plus de planches si je m’octroyais le droit de diversifier mes designs : longboard, fish ou classic single fin. Mais ce n’est pas ma démarche, je préfère avoir moins de commandes mais affiner mes connaissances et mon experience en matière de Hulls. Je préfère faire uniquement ce que j’aime, shaper des formes qui me font vibrer, poser des ailerons dont je connais le pouvoir… Je trouve aussi très important de préserver le coté Underground et non « grand public » du Hull, conserver l’authenticité de ce design difficile d’accès.

“A la fin des années 60, c’est le début de la révolution du shortboard. A la recherche de plus de réactivité et de manœuvrabilité, les surfeurs raccourcissent les planches.”

Le design des Hulls est arrivé en même temps que la révolution des shortboards dans les années 70. Parle-nous de cette histoire du surf quelque peu méconnue et de ses acteurs principaux comme Nat Young, Wayne Lynch, Yater ou Georges Greenough et son désormais célèbre design « spoon ». 

A la fin des années 60, c’est le début de la révolution du shortboard. A la recherche de plus de réactivité et de manœuvrabilité, les surfeurs raccourcissent les planches. McTavish sort son fameux V-bottom, qui, déjà, atteint les 8 pieds. L’aileron, inspiré par le flex fin de Georges Greenough qui fait partie de la famille du flex fin des Hulls, est une grande avancée dans le design de fins. La base reste « large » mais l’extrémité de l’aileron s’affine pour plus de flex et donc de relance après le bottom turn. Puis, du jour au lendemain, la révolution du shortboard est à son apogée : Wayne Lynch sort une planche en 7’0. Une première dans l’histoire. A l’inverse d’un Hull classique, le point le plus large est super reculé à l’arrière de la planche pour plus de manoeuvrabilité et pour amplifier le contrôle de la planche lors du cut back. Mais le bottom shape, les rails, et l’aileron seront des éléments précurseurs au design classic de Hull qui nous intéresse.

A cette même époque, il y avait toute une énergie qui vagabondait entre les US et l’Australie, d’où émergeaient de nouveaux designs. Premier papa du Hull : une 7’0 shapée par KEYO surfboards et surfée à Malibu par Nat Young. Cette planche est l’ancêtre directe du Hull qui inspirera Greg Liddle dans la conception de ses designs. La particularité de ce design, et ce qui va définir un outline classic de Hull pour le reste des années à venir, est que le point le plus large est avancé à l’extreme (contrairement à la 7’0 de Wayne Lynch) pour une amplification de prise de vitesse en surfant le plus à l’avant possible de la planche, tout en gardant le contrôle. En revanche, ce genre de design est conçu pour « hotdogger » sur une vague, c’est-à-dire faire de longues prises de vitesse et courbes, et pourquoi pas de larges cut back. Mais ce n’est pas une « machine » à cut back contrairement aux designs de Wayne Lynch. C’est pour cela que les Hulls sont recommandés pour des vagues longues, creuses et rapides.

Evidemment, je n’ai pas cité Georges Greenough, mais Greenough a révolutionné la science des bottoms à coques, des Hulls donc. Georges Greenough s’est inspiré directement des designs de bateaux, de speed boat, en reproduisant les coques de bateaux sur les bottoms de planches de surf. Il venait de créer le principe de « Hull » (coque en français). De même avec les flex fins que George Greenough inventa en s’inspirant d’un aileron dorsal de dauphin. C’est pour cela que lorsqu’on shape un Hull, il est important de reproduire les courbes d’une coque de bateau sur le nose de la planche. Il reste ensuite à définir la profondeur du « Hull», de cette forme donc, tant en profondeur qu’en longueur. Plus le Hull sera profond et accentué, plus il poussera de l’eau, donc la planche sera très compliquée à faire partir et assez instable. Un Hull trop accentué n’est pas conseillé. En ce qui concerne l’avancée du Hull, il est bon de le faire partir du nose et de l’arrêter aux environs du placement du pied avant.

“La France est le combo parfait pour vivre et surfer toute l’année, shaper des planches et continuer à s’instruire.”

Certains parlent d’un sentiment de réelle connexion et engagement avec la vague. D’autres évoquent la vitesse, le contrôle, la fluidité, le fait de surfer avec style, ainsi qu’une glisse qui fonctionne entièrement grâce à l’énergie de la vague. A ton sens, en quoi leur design confère aux Hulls un atout unique?

Oui c’est exactement ça, je pense que le fait que le design soit entièrement « smooth » avec des formes très rondes et généreuses, fait que le tout s’adapte parfaitement à la dynamique d’une vague et son déplacement. Si on regarde un shortboard performant, c’est tout l’inverse. Les répartitions de volumes, les rails, le rocker et l’outline génèrent en général des changements radicaux de formes. Le style de surf est donc identique, des cut back très serrés, des bottom turns rapides, et la nécessité de savoir surfer parfaitement afin de faire progresser la planche sur une vague. Le style de surf d’un Hull, au contraire, s’apparente à son design, de long bottom turn (voire des bottom turns exécutés en deux fois), des cut back longs et radieux, et un trim où le moindre mouvement génèrera plus de vitesse.

En tant que passionné des Hulls, es-tu influencé par Greg Liddle, shapeur qui a su expérimenter et exploiter ce genre de design?

Bien sur, je suis inspiré par Greg Liddle depuis des années. Liddle ne designe plus et ne shape plus depuis plusieurs années, le label a été repris par Kirk Putnam, qui continue à sortir les Liddle, mais ce n’est que des shapes machines, et les designs n’évoluent plus. Avec les années, beaucoup de shapers ont su réinventer le Hull, je m’inspire beaucoup des Hulls de mon ami Evan et son shaper Paul Hutchinson qu’ils signent sous le nom de Vouch. Les Hulls de Klaus Jones sont également incroyables.

Sur un plan plus personnel, tu es de retour en France après un an passé à Bali. Il est sans doute bon de rappeler à quel point la France est aussi, à sa manière, un Eldorado pour les surfeurs amoureux de la culture? 

La France est le combo parfait pour vivre et surfer toute l’année, shaper des planches et continuer à s’instruire. Il y a une effervescence culturelle incroyable entre les expositions, les concerts et les livres. Je ne peux pas rêver mieux. Partout dans le monde, la France a cette réputation de berceau de la culture, d’où beaucoup d’écrivains, peintres ou musiciens sont issus, ou ont séjourné. Vivre à l’étranger, ce n’est pas toujours facile, on idéalise toujours l’ailleurs, surtout moi. Mais après avoir fait plusieurs tours du monde, le plus bel endroit et l’endroit ou je veux m’installer avec ma famille et finir mes jours, c’est le sud-ouest de la France, le berceau du jazz, de la littérature, de la peinture, et sans doute du design… Peut être berceau un jour de la post-culture Hull… (rires)

Suivez le travail de Tristan Mausse.

Quelques articles

Instagram