Rencontre : Catherine Poulain

A l’âge de 30 ans, Catherine Poulain embarque sur un bateau de pêcheurs de morue noire, de crabe et de flétan. Direction l’Alaska. Plus de 20 ans plus tard, elle écrira un livre sur cette expérience marquante passée aux côtés d’hommes à la fois violents et d’une bienveillance infinie. “Le fait d’embarquer est extraordinaire en ce sens que l’on n’a plus aucune sécurité, on laisse tout derrière.” Le Grand Marin, sorti en 2016 aux éditons de l’Olivier, et traduit en plusieurs langues, a désormais fait le tour du monde, ramenant avec lui 8 prix littéraires.

A l’occasion de la sortie de son deuxième livre intitulé “Le Coeur Blanc”, nous avons rencontré l’écrivaine française à la librairie Hirigoyen à Bayonne. Pour illustrer cette interview, le photographe et pêcheur Corey Arnold nous accompagne avec un travail à la fois documentaire et autobiographique. Vitrine d’une expérience viscérale, ses photos relatent le temps passé en mer de Béring à bord de bateaux de pêche au crabe autour des îles Aléoutiennes, un archipel situé dans le Sud-Ouest de l’Alaska.

Entre les colères du Golfe de l’Alaska et les collines arides prêtes à s’embraser en Provence, la nature sauvage est pour Catherine Poulain une incontournable toile de fond. “La pêche dans Le Grand Marin, comme le milieu des saisonniers dans le Coeur Blanc, sont deux mondes où on est un peu hors-normes,” confie-t’elle au sujet de ces apprentissages à la dure. “On évolue dans des univers où l’aspect physique est très important, où nos corps sont les seules choses sur lesquels il faut compter. J’ai toujours aimé ce retour à la première des choses, c’est-à-dire nos corps, cette notion de survie, le froid, la soif, la faim et le sommeil.”

Retranscription interview : Elisa Routa / Photos : Corey Arnold

“En Alaska, on est à la découverte d’un immense pays sauvage, ça semblait donc être l’endroit le plus propice non seulement à se perdre, mais à trouver quelque chose. C’est là qu’on trouve un combat, un véritable combat contre ses propres faiblesses.”

 

Parlez-nous de votre premier livre « Le Grand Marin », un incroyable succès…

Le grand Marin a été une grande surprise dont je ne suis pas encore revenue. J’étais bergère et j’ai eu la chance de rencontrer Olivier Cohen qui m’a fait signer un contrat assez rapidement. Je me suis donc dit que j’allais parler de la chose qui, pour moi, est la plus forte; l’Alaska. Au départ, je ne voulais pas parler de moi, je voulais parler des grands marins mais comme j’ai été prise par le temps, j’ai dû improviser et parler un peu de ma vie. Je me suis donc intégrée dans l’histoire.

Vous êtes allées en Islande et vous avez également plusieurs expériences dans le Grand Nord. Qu’est-ce qui vous a amenée en Alaska ?

J’avais 30 ans quand je suis partie en Alaska. Dans la vie, on se dit parfois « Maintenant, il faut vraiment embarquer, il faut aller au bout, il faut sortir des ornières, et tout laisser derrière. » J’avais entendu parler de l’Alaska, je savais donc que c’était « The Last Frontier » (la dernière frontière). En Alaska, on est à la découverte d’un immense pays sauvage, ça semblait donc être l’endroit le plus propice non seulement à se perdre, mais à trouver quelque chose. C’est là qu’on trouve un combat, un véritable combat contre ses propres faiblesses. Le fait d’embarquer est extraordinaire en ce sens que l’on n’a plus aucune sécurité, on laisse tout derrière. Ce qui est intéressant est de se retrouver confronté, d’être au pied du mur avec sa petite vie à soi, et se demander comment on va bien pouvoir faire.

Le Grand Marin laissait transparaitre une côté brut dans l’écriture. Votre second livre Le Coeur blanc, quant à lui, a une construction plus romanesque, peut-être plus « aboutie ». Qu’est ce que le Grand Marin a changé à votre façon d’écrire ?

Le Grand Marin, je l’ai écrit vite. Ce contrat est arrivé si rapidement que j’ai l’impression d’avoir fait du collage, du collage des notes que j’avais prises. A la fin, pour être honnête, je n’en était pas très contente. Enfin, le livre m’émouvait beaucoup, je trouvais ça beau, mais ça me semblait normal puisque c’était mon histoire. Pour le Coeur Blanc, j’ai essayé de prendre mon temps, de suivre un fil, de faire monter une tension pour enfin arriver à un paroxysme.

Dans les deux livres, la notion de fuite est transversale. Vos personnages et vous-mêmes recherchez systématiquement la nature sauvage et le fait de se confronter aux autres…

C’est vrai. Mais je me souviens avoir été invitée dans un festival en 2016 et, à un moment, j’étais un peu agacée par les gens. Je les trouvais trop bien pensant et politiquement corrects. Ils me demandaient « Pourquoi la fuite ? » Alors j’ai décidé de faire un livre afin de montrer que la fuite est parfois une survie et que, même dans notre douce France, il peut y avoir des ornières. Le Coeur Blanc n’est ni un avant, ni une suite, il peut simplement expliquer le pourquoi du comment. La pêche dans le Grand marin, comme le milieu des saisonniers dans le Coeur Blanc, sont deux mondes où on est un peu hors-normes, il y a peu de garde-fous. Sur le bateau, les seuls garde-fous que l’on trouve sont la sécurité et l’obéissance totale au patron. On évolue dans des univers où l’aspect physique est très important, où nos corps sont les seules choses sur lesquels il faut compter. J’ai toujours aimé ce retour à la première des choses, c’est-à-dire nos corps, cette notion de survie, le froid, la soif, la faim et le sommeil.

“J’ai toujours mes carnets avec moi, ce sont une mine inépuisable d’odeurs, de sensations, de faits bien pratiques et de tout ce qui est important pour raconter.”

 

Dans le Grand marin, vous évoluez en effet dans un monde rude, majoritairement masculin. Dans le Coeur Blanc, vous évoquez aussi la violence des hommes. Pourtant, les hommes ne sont pas uniquement violents ou agressifs, ils peuvent aussi être très touchants. Il y a beaucoup d’entraide et d’humanité…

Oui, bien sur. Dans le Grand Marin, les hommes sont même bienveillants. Dans le Coeur Blanc, parfois ça ne fait pas de cadeau ! Mais il y a toujours plusieurs manières de décrire les choses. On peut évoquer le côté brut de pomme de certains hommes, pourtant ils ne veulent pas blesser. C’est seulement qu’ils ne savent pas se débrouiller, ils ne connaissent pas la tendresse, tout est très primaire. J’ai voulu montrer le côté humain des gens, parfois poétique, souvent drôle. Derrière, il y a cette tendresse, cette maladresse. Dans ces univers, on dépasse davantage les genres. En tout cas, j’ai toujours essayé de les dépasser, de ne plus me dire « Oh c’est un métier d’homme ou un métier de femme. » Non, on est ensemble, sur le fil du rasoir, et on vit comme des petites bêtes les unes à côté des autres.

Avez-vous toujours eu envie d’écrire sur des histoires que vous aviez vécues ?

L’époque où j’ai travaillé comme saisonnière remonte à loin. Ce sont les saisonniers que j’ai connus à ce moment là qui m’ont inspirée. Je me disais à l’époque « Il faudra que je parle d’eux un jour ». Cela me tenait beaucoup à coeur. J’ai toujours mes carnets avec moi, ce sont une mine inépuisable d’odeurs et de faits bien pratiques, de sensations et de tout ce qui est important pour raconter. Pour le Grand Marin, je voulais écrire une histoire sur ces marins, sur ces hommes qui, à terre, sont perdus et une fois qu’ils embarquent, reprennent une étoffe, redeviennent des lions, ils sont debout à nouveau. J’aurais aimé commencer le Coeur Blanc il y a très longtemps, quand j’étais encore saisonnière. Je voulais d’abord appeler ce livre « Les Abricots du rebus » parce que le sentiment d’être des abricots du rebus, des fruits bons pour la pulpe, était très fort. Quand j’avais 23 ans, j’avais peut-être une certaine colère. Aujourd’hui à 58 ans, c’est différent, j’ai pris de la distance en écrivant.

Le Coeur Blanc est un livre qui se déroule en Provence, dans un milieu qu’on n’a peu l’habitude de côtoyer, ni dans les films ni dans la littérature : il s’agit des travailleurs saisonniers qui ramassent des abricots, cueillent la lavande et la replantent. Vous donnez la parole aux gens dont on ne parle pas. C’était également le cas dans le Grand Marin dans lequel vous faîtes parler les gens qui ne parlent pas, ou qui ne savent pas trop parler d’eux-mêmes…

Ce qui est important pour moi dans l’écriture, c’est justement de parler de ces gens-là, de pouvoir montrer l’humanité et le désespoir. Dans le Coeur Blanc, les saisonniers vont d’un endroit à un autre, ils n’ont plus de racines, ils sont mobiles. On a l’impression qu’on a fait un croque en jambes à l’enfant qu’ils étaient, et ils ne s’en sont toujours pas relevés. J’ai aussi voulu dépeindre deux femmes de manière très différente pour qu’on évite de me demander si c’était autobiographique ! (rires) Elles peuvent être toutes les femmes; les brunes, les blondes, les « Boches » comme ils l’appellent ! Je suis contente d’avoir pu créer mes personnages. Mais évidemment, il y a toujours une partie de nous dans nos personnages puisqu’on se sert de ses propres peurs. C’est intéressant car, tout d’un coup, il ne s’agit plus de soi-même dont on parle, ça nous dépasse. Et en même temps, le fait de continuer l’histoire permet d’exorciser ses peurs.

“Lorsque j’étais saisonnière, l’été était si beau, si fort, si intense qu’on avait envie d’en être consumé. Mais tout d’un coup, la saison basculait et c’était déjà Septembre.”

 

La peur, la souffrance au travail et la violence sont très présentes dans ce livre. Mais le désir, l’amour et l’amitié traversent aussi toute l’oeuvre. Le facteur le plus important semble être que l’histoire se déroule pendant « un bel été ». C’est une expression qui revient souvent. Il y a un ressenti très réconfortant de la nature…

C’est en effet un livre sur le désir. Les femmes ont du mal à se sortir de tout ça, coincées entre la peur et le désir. Elles se posent aussi toutes la question à savoir « Est-ce que j’ai encore le coeur blanc ? » Ce sont ces choses qui peuvent devenir sauvages et effrayantes. Concernant l’été, oui, là aussi ça remonte à lorsque j’étais saisonnière. C’était très important que l’histoire se passe durant l’été. Lorsque j’étais saisonnière, l’été était si beau, si fort, si intense qu’on avait envie d’en être consumé. Mais tout d’un coup, la saison basculait et c’était déjà Septembre. J’avais l’impression qu’on s’était encore fichus de nous, que l’hiver arriverait bientôt et qu’on aurait rapidement froid… Je me demandais parfois « ça ferait quoi si tout ça n’était pas canalisé? » Nous vivions dans des univers où nous étions un peu sauvages, donc j’ai voulu inventer un été où tout s’embrase.

Malgré toutes les difficultés, il y a la rage de vivre. Cette idée traverse tout le livre.

Tous mes personnages ont très soif, soif de quelque chose, mais ils ne savent pas forcément de quoi. Alors quand on ne sait pas, on s’abreuve avec la chose la plus simple, soit l’alcool et la bière. Certains personnages sont largués mais d’autres vont s’en sortir. Tous semblent ne pas subir leur destinée et leurs conditions de vie difficile. Je pense que c’est un choix. Parfois, je faisais les saisons car je ne trouvais rien d’autre mais j’adorais ça. J’étais dehors sans arrêt et j’avais l’impression d’être libre. On sait de toute façon que la liberté se paye. On a l’impression de n’appartenir à personne, malgré la colère de se rendre compte qu’on leur (les agriculteurs) appartient finalement.

Ce paysage ressemble à ce que vous avez vécu quand vous étiez bergère ?

Dans le Sud de la France, lorsque c’est desséché, on se retrouve vite dans des collines, parmi des genévriers, des oliviers, des tilleuls et des lavandes. Certaines choses font penser à la Provence j’imagine. « Aygues » veut dire « eau » en provençal. Je me suis bien amusé avec la géographie, avec ces montagnes, le Plateau des Loups, le Pic de l’Homme Fou ou le Plateau de la Blanche. Je ne voulais surtout pas que des agriculteurs puissent se sentir visés parce que, évidemment, il y a toujours des choses qui peuvent ressembler à la réalité, mais ce n’était vraiment pas contre eux.

La nature est au coeur des deux ouvrages. Il y a t’il des écrivains de la nature que vous aimez ?

Lorsque Olivier Cohen m’a fait signer le contrat, il m’a offert « Pour saluer Melville » de Jean Giono, mais ça fait très longtemps que je ne l’ai pas lu. Et je suis heureuse de ne pas avoir lu « Colline » parce qu’on m’a dit qu’il y a avait un grand feu qui prenait sur tout le pays, et j’aurais eu l’impression d’avoir copié ! J’essaie surtout de ne me faire influencer par personne. C’est un gros risque. Inconsciemment, le fait d’enregistrer une image, belle ou forte, peut tôt ou tard ressortir. Parfois, on trouve des phrases tellement magnifiques qu’on se demande si on ne l’a pas déjà lu ailleurs.

Parlez-nous de l’adaptation du Grand Marin prévue au cinéma…

L’actrice russe Dinara Drukarova a lu le livre et a décidé que c’était le personnage qu’elle voulait incarner. Le film est donc en cours. Ils cherchent actuellement l’endroit où tourner le film, ce sera peut-être à Saint-Pierre et Miquelon mais c’est encore en réflexion. J’ai déjà rencontré cette femme, une personne réellement passionnée, mais je ne veux surtout pas me mêler au scénario ou à la réalisation car, pour moi, il est extrêmement dangereux de faire un film pareil. Il est important de connaître le monde de la pêche lorsqu’on parle d’un tel milieu afin de ne pas faire d’erreurs.

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