Rafael Gonzalez : La liberté de s’écorcher les mains

Au collège, je sortais avec un mec qui enchaînait les flips au skatepark de Miramas. Il était grand aux yeux bleus et avait un air peu éloigné de Leonardo DiCaprio. Du moins, c’est ce que j’aimais à croire, vu que cet été là, Titanic faisait chialer la moitié de la France. Après les cours, on se retrouvait tous perchés sur les dunes de béton à regarder les plus audacieux, souvent ceux qui avaient triplé leur 3ème. Personne ne rêvait de devenir skateur pro puisqu’on avait déjà tout : La liberté de s’écorcher les mains du matin jusqu’au soir, comme un avant-goût de la vie qu’on venait d’entamer. Bref, le monde du skate m’a toujours fascinée.

Il y a quelques années, je découvrais le travail de Rafael Gonzalez, skateur et photographe originaire du Panama. En 2017, il a lancé le magazine Interstate avec son pote Constantino Carneiro, également skateur et photographe basé à Düsseldorf en Allemagne. « Nous concentrons notre travail sur la culture du skate et les arts visuels. Puisque nous vivons aujourd’hui dans une époque où tout va très vite, pleine d’images visualisées à travers des écrans, qui disparaissent aussitôt, l’idée principale était de créer une plateforme durable et tangible afin d’exprimer notre vision. » Nous avons souhaité en savoir plus. Entre un long séjour à Barcelone, la Mecque du skate en Europe, un trip à Copenhague en été, et quelques weekends à New York et Berlin, nous avons pris le temps de discuter avec Rafael dont la passion insolente et intangible pour la planche à roulettes l’amène aux quatre coins du monde et fait plus de bien que l’annonce du troisième volet de OSS117.

Par Elisa Routa.

“L’autre raison pour laquelle j’aime shooter à l’argentique, c’est que ça me pousse à ralentir, à penser à l’image d’abord au lieu de shooter telle une machine, puis tout effacer.”

Des contrastes travaillés, un oeil aiguisé et une fascination pour la géométrie, la lumière et les compositions. Rafael Gonzalez se rappelle avoir acheté un appareil photo moyen format pas cher pour documenter un de ses premiers trips. Depuis, il voue une douce obsession à la photographie argentique. « J’ai commencé l’argentique le premier jour et j’ai appris les bases du développement. Je me souviens lorsque j’ai vu, pour la première fois, les images se révéler sur le film, c’était de la pure magie. J’ai été de suite fasciné par le processus. » 

A l’heure où l’amour se compte en clics et les amis en stalkers un peu pervers, dans un monde raconté en 140 signes et régi par le court-termisme, prendre son temps est un don plus précieux qu’un like de Beyoncé. Rafael l’a bien compris. « L’autre raison pour laquelle j’aime shooter à l’argentique, c’est que ça me pousse à ralentir, à penser à l’image d’abord au lieu de shooter, shooter telle une machine, puis tout effacer. De nos jours, le numérique est clairement plus pratique et moins cher pour un professionnel, mais j’ai réussi à continuer à bosser avec des pellicules et me concentrer sur des projets et travaux plus personnels, ce qui m’a permis d’améliorer mon style. »

« La scène skate au Panama est encore très petite, et la ville elle-même n’est pas vraiment facile à skater. La chaleur est étouffante, les spots sont défoncés et les agents de sécurité vous font virer assez rapidement.”

Quand on découvre l’univers de Rafael Gonzalez, on plonge dans les rues si particulières d’un New-York figé dans le temps, on se prend de vertige en bas des immeubles art deco de San Francisco, on valse avec les ombres des trottoirs de la place du MACBA à Barcelone. Sans couleur, la vie surgit. « Pour moi, le noir et blanc est intemporel. C’est un moyen d’expression ininterrompu qui permet de se concentrer sur d’autres aspects de l’image, comme la composition, des détails relatifs au sujet ou à l’ambiance, » explique Rafael. « J’utilise habituellement un Hasselblad 500C/M et un Leica M6 à cause de leur précision, leur netteté et parce qu’ils sont solides. Mais je shoote aussi au Hasselblad Xpan qui est un 35mm panoramique de type Range Finder, et un Graflex Speed Graphic 4×5. J’aime expérimenter avec les compositions et différents formats. J’ai pas mal entrainé ma vision sur le rendu de tel ou tel appareil photo. » 

Le photographe a vécu quelques années en Espagne pour étudier le commerce, « et le skateboard » aime-t’il ajouter. « Le temps, les spots de skate, l’architecture, le lifestyle, Barcelone est ma seconde maison. J’aime aussi Copenhague en été, mais il faut préparer ton porte monnaie avant d’y aller parce que c’est super cher! J’aime aussi San Francisco, New York et Berlin parce qu’il se passe toujours un truc, au niveau du skate, de l’art, de la musique, de la culture en général. Puis, j’ai pas mal d’amis là bas donc j’ai toujours une bonne excuse pour y aller. » Aujourd’hui, Rafael est retourné vivre au Panama d’où il est originaire. « La scène skate au Panama est encore très petite, et la ville elle-même n’est pas vraiment facile à skater. La chaleur est étouffante, les spots sont défoncés et les agents de sécurité vous virent assez rapidement. Le terme de skateshop « core » n’existe pas non plus, on a juste des chaines de shops dans les grands centres commerciaux. Il y a quelques skateparks assez récents où les skateurs passent toute leur journée. Mais à côté de ça, il y a quelques personnes qui font les choses bien, qui construisent des spots, qui filment, qui shootent, qui skatent de nouvelles choses, et qui rendent tout ça possible. »

L’année dernière, Rafael a co-créé Interstate Magazine avec son pote Constantino Carneiro, un moyen supplémentaire de donner vie à leur créativité et fascination pour la photo en noir et blanc. « Nous concentrons notre travail sur la culture du skate et les arts visuels. Puisque nous vivons aujourd’hui dans une époque où tout va très vite, pleine d’images visualisées à travers des écrans, qui disparaissent aussitôt, l’idée principale était de créer une plateforme durable et tangible afin d’exprimer notre vision. Le premier numéro a été imprimé sur du offset en 200 exemplaires et a été vendu en seulement deux mois. »

Comme quoi, loin de l’obsolescence programmée de certains géants, la presse écrite ne fait pas partie de ces oubliés, contrairement aux clés laissées dans le fond d’un tiroir qui ne serviront plus jamais. Les magazines indépendants s’empilent encore dans les bibliothèques, sous les lits des ados, sur les bureaux des plus grands. On chérie notre liberté de sentir le papier, de s’en noircir le bouts des doigts, de se prendre à rêver sur des doubles pages, et de s’écorcher les mains.

Découvrez le travail de Rafael Gonzalez ainsi que Interstate Magazine.

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