Carte blanche : « Vol de nuit »

Pour cette première publication de Carte Blanche, nous avons invité le surfeur et explorateur Français Damien Castera à nous faire découvrir son livre favori. « Vol de nuit d’Antoine de Saint Exupéry est une des oeuvres littéraires qui a contribué au développement de mon amour pour la langue française. S’il ne fallait en choisir qu’un, il serait l’unique livre que j’emporterais avec moi sur l’île de Robinson » En novembre 1929, Antoine de Saint Exupéry inaugurait la ligne aérienne de Patagonie aux côtés d’autres pilotes Argentins pour une filiale de l’Aéropostale française. C’est à son retour à Buenos Aires qu’il écrit « Vol de Nuit ». Dans cette oeuvre, comme dans plusieurs de ses livres, la région de Patagonie y tient une place importante.

Pour Damien, la Patagonie a également longtemps été une quête, un rêve en tête, un objectif à atteindre. En 2016, Damien et le champion du monde de snow Mathieu Crépel s’aventurent à travers la Patagonie chilienne en quête de spots de surf compliqués d’accès et de zones encore non découvertes.

 

 

A travers leur odyssée du Flocon à la Vague, le binôme retrace le parcours d’un flocon de neige tombé sur les hauts sommets de la cordillère des Andes, se fond dans les rivières et les torrents pour finir sa course dans les vagues du Pacifique. En snowboard, en canoë ou en surf, les explorateurs basques découvrent une région où la nature est reine. « C’est une expérience sur la piste de l’eau, depuis les montagnes jusqu’à l’océan en passant par les rivières. C’est dans ce cadre que nous avons passé une nuit sous la calotte d’un glacier, ou au sommet du volcan Osorno pour nous abriter d’une tempête. Tout comme dans « Vol de nuit », on a du subir les violentes tempêtes de Patagonie… »

A travers leur documentaire sorti au printemps 2017, Damien et Mathieu retracent une aventure humaine et sportive et nous font partager leur rencontre avec les communauté locales, des nuits passées dans une grotte « semblables à un récit de Jules Verne », la préparation d’un champs de pommes de terre avec une famille sur l’île de Chiloé au sud du Chili, jusqu’à l’exploration de la côte à cheval. Aujourd’hui, Damien, co-fondateur du projet Odisea, une série de voyages filmée dans divers endroits de la planète, nous embarque avec lui dans cette région qui lui est chère. En récit et en images.

« Je ne voyage sans livres ni en paix ni en guerre. C’est la meilleure munition que j’aie trouvé à cet humain voyage. » disait Montaigne. Lorsque je m’aventure dans des régions isolées du monde où l’homme et les technologies n’ont point le contrôle, j’emporte toujours précieusement avec moi quelques livres au cas où, dans l’intime solitude d’une tempête, la rencontre avec soi ne se déroulerait pas tout à fait comme prévue. La lecture permet d’éviter le conflit intérieur. On repousse la discussion en faisant entrer Hugo ou Zweig dans la danse. Les livres sont les tranquillisants du voyageur inquiet : ils adoucissent les questionnements intérieurs et permettent l’évasion en cas de désaccord avec soi-même. 

« Vol de nuit » raconte l’histoire époustouflante du courrier de Patagonie à l’époque où l’aviation était une chevauchée fantastique et l’aéropostale, une aventure héroïque. André Gide préface l’oeuvre de son ami et met en avant les valeurs chères à Saint Exupery : le surpassement de soi et le sens du devoir à une époque où « il s’agissait, pour les compagnies de Navigation aérienne, de lutter de vitesse avec les autres moyens de transport ».

J’ai lu ce livre en 2010, dans le vol retour pour la France après trois semaines en Californie où je participais aux championnats du monde de Longboard. Installé confortablement près du hublot, en classe éco, je vibrais et tremblais avec « Fabien », le héros du roman, pilote courageux livrant une bataille terrible contre la tempête dans les contreforts de la cordillère des Andes. Ce livre empli de poésie est un hymne à la nuit, au courage et au sacrifice. Il ouvre la réflexion sur l’acceptation du danger dans nos vies. A notre époque moderne où le principe de précaution est de rigueur, la sécurité ne serait-elle pas entrain de prendre le pas sur la liberté? Fabien a opté pour un métier plein de risques et de privations, mais qui lui offre un sentiment de plénitude et d’authenticité. Il est le berger libre des villes vues du ciel…

Je vous laisse avec les premières lignes de ce texte, sublimes de poésie :

Les collines, sous l’avion, creusaient déjà leur sillage d’ombre dans l’or du soir. Les plaines devenaient lumineuses mais d’une inusable lumière : dans ce pays elles n’en finissent pas de rendre leur or, de même qu’après l’hiver elles n’en finissent pas de rendre leur neige. Et le pilote Fabien, qui ramenait de l’extrême Sud, vers Buenos Aires, le courrier de Patagonie, reconnaissait l’approche du soir aux mêmes signes que les eaux d’un port : à ce calme, à ces rides légères qu’à peine dessinaient de tranquilles nuages. Il entrait dans une rade immense et bienheureuse. Il eût pu croire aussi, dans ce calme, faire une lente promenade, presque comme un berger. Les bergers de Patagonie vont, sans se presser, d’un troupeau à l’autre : il allait d’une ville à l’autre, il était le berger des petites villes. Toutes les deux heures, il en rencontrait qui venaient boire au bord des fleuves ou qui broutaient leur plaine. Quelquefois, après cent kilomètres de steppes plus inhabitées que la mer, il croisait une ferme perdue, et qui semblait emporter en arrière, dans une houle de prairies, sa charge de vies humaines, alors il saluait des ailes ce navire. « San Julian est en vue ; nous atterrirons dans dix minutes. »

Le radio navigant passait la nouvelle à tous les postes de la ligne. Sur deux mille cinq cents kilomètres, du détroit de Magellan à Buenos Aires, des escales semblables s’échelonnaient ; mais celle-ci s’ouvrait sur les frontières de la nuit comme, en Afrique, sur le mystère, la dernière bourgade soumise. Le radio passa un papier au pilote :  » Il y a tant d’orages que les décharges remplissent mes écouteurs. Coucherez-vous à San Julian ?  » Fabien sourit : le ciel était calme comme un aquarium et toutes les escales, devant eux, leur signalaient « ciel pur, vent nul ». Il répondit : « Continuerons. » Mais le radio pensait que des orages s’étaient installés quelque part, comme des vers s’installent dans un fruit ; la nuit serait belle et pourtant gâtée ; il lui répugnait d’entrer dans cette ombre prête à pourrir.

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