Brad Teodoruk : “Le Futur, c’est maintenant !”

« Je peux vous montrer des photos de moi et vous dire exactement s’il s’agit de Vin, Sidney ou Brad. » Cette interview allait être plus compliquée que prévue. J’ai rencontré l’artiste australien Brad Teodoruk pour qui les flamands roses sont aussi cools que le punk et les fringues vintage.

Par Elisa Routa

«Vin Mariani est un punk, un rockeur qui se met parfois dans la merde. Il est davantage extraverti, il marche la posture bien droite, le menton relevé et le torse bombé. Sidney Taylor est plus réservé, c’est un poète, un musicien folk. C’est le romantique, le plus tranquille des trois. Il aime être tout seul, composer de la musique et écrire de la poésie. Ensuite, il y a Brad, moi, trop conscient des choses qui m’entourent. Je me sens souvent mal dans ma peau.  Ce n’est pas un dédoublement de la personnalité ou un truc dans le genre, ce sont juste des personnages quelque peu différents, qui se sapent tous un peu différemment. Toutes ces personnalités m’ont aidé à faire de moi ce que je suis aujourd’hui, Brad. C’est assez difficile pour moi de me définir simplement en tant que « Brad », alors que ça ne devrait pas. ‘Sidney’, celui qui pense et qui crée, ‘Vin’, celui qui a assez confiance en lui pour être capable de montrer son art aux gens. Quelque part, les deux ont besoin l’un de l’autre pour exister et m’aident à rester concentré.»

Là où Brad Teodoruk a grandi, il fait généralement 20°C et les forêts d’Eucalyptus recouvrent près d’1 million d’hectares, ce qui, rien qu’en l’écrivant, semble bien vaste. Depuis 2000, la région des Montagnes Bleues en Nouvelles-Galles du Sud fait partie du Patrimoine mondial de l’UNESCO, ce qui, rien qu’en l’écrivant, semble tout aussi impressionnant. Brad a sans doute puisé dans son environnement pour façonner l’étendue de son imagination. « Aussi loin que je m’en souvienne, j’ai commencé le dessin et la peinture très jeune. Mon père était un excellent dessinateur et j’ai récemment appris que mon grand-père dessinait tout le temps et voulait aussi devenir un artiste. Donc j’imagine que c’est dans mon sang. J’ai étudié l’art au lycée et j’ai commencé une licence en art après le bac. J’ai arrêté la fac après seulement 6 mois pour pouvoir voyager à travers le monde. 10 ans plus part, me voilà de retour à l’Ecole Nationale d’Art de Syndey. Il ne me reste plus qu’un an avant la fin de mes études. » 

Comme un arbre centenaire ou un acteur de Plus Belle La Vie, Brad Teodoruk a eu plusieurs vies. Il y a quelques années, il avait pris racine dans le groupe de punk hardcore « Persist! », avant de tenter sa chance en tant qu’acteur durant 5 ans.« Je pourrais vous raconter toute l’histoire mais pour être honnête, je n’en ai pas particulièrement envie. Cela fait partie de moi et de ma quête d’expression personnelle. Tout cela m’a mené à ce que je suis aujourd’hui et j’en suis reconnaissant, mais je vis avec cette doctrine : « Le futur, c’est maintenant ». Oublie ce que tu as fait hier, oublie ce que j’ai fait hier puisque le passé est déjà mort. Tout ce que j’ai pu faire n’est plus vraiment important. Ce qui importe, c’est aujourd’hui. »

« Les personnes qu’on ne peut classer sont souvent celles que l’on ne comprend pas. » 

Et aujourd’hui, ce qui définit le plus intimement Brad est la pratique de son art, à la fois riche et profond, figuratif et personnel. Brad ne contient dans aucune boite, aucun coffre à journaliste paresseux susceptible de nous aider à noircir des pages et remplir des rubriques. « On met les gens dans des boites parce que c’est dans la nature humaine d’essayer de comprendre et de donner du sens au monde. Les personnes qu’on ne peut classer sont souvent celles que l’on ne comprend pas. Une partie de mon art tend à explorer et réunir des univers, connecter des idées qui n’ont aucun rapport les unes avec les autres. Je suis heureux lorsque les gens me partagent leur propre signification à mes peintures. Les gens doivent donner du sens au choses, et je trouve ça incroyablement fascinant! Mon art entre dans plein de catégories. Des artistes pop et des néo-expressionistes ont déjà fait ce que je fais, avant même que je ne sois né. » Pourtant, Brad reste intimement convaincu que tout reste à inventer, à mettre à jour et à créer. « On est en 2017 et la plupart des gens pense que tout a été fait dans le monde de l’art et qu’il n’y a plus rien à découvrir. Ce n’est pas vrai. »

« Dans chaque enfant, il y a un artiste. Le problème est de savoir comment rester un artiste en grandissant. » – Pablo Picasso

A travers un habile mélange bordélique et coloré d’oiseaux, d’animaux en tous genres, de nanas, de fruits et de palmiers, Brad Teodoruk donne vie à son propre language. Tel est le pouvoir de son art. « Sans l’art, je serais incapable de communiquer avec le monde extérieur. Pour moi, c’est une forme de communication absolue. C’est une façon grâce à laquelle je peux m’exprimer, une manière de jouer, de résoudre un problème, une manière de de me pousser et me défier, une façon de questionner les choses, » explique t’il sans retenue, avec la pudeur maladroite des gamins turbulents qui nous fascinent. « Grandir est un piège et ce n’est vraiment pas pour moi! Je n’agis pas forcément comme un enfant mais dans le coeur, c’est ce que je suis. A partir du moment où tu deviens adulte, tu es mort! Reste curieux, reste punk! J’approche l’art de manière puérile, je m’amuse beaucoup quand je suis en studio , et j’espère que ça se ressent dans mes peintures. » 

Une stimulation visuelle. Voilà comment l’artiste australien décrit son processus créatif. Des mots en grossières capitales, des textures empilées à la fois indélicates et maitrisées, des formes instinctives et contrôlées. Les peintures de Brad sont vivantes, leur honnêteté déborde, leur force exulte, leur spontanéité surgit. « Peindre est une manière de faire ressortir ce qui est sombre à l’intérieur. Parfois, je peints complètement l’opposé de ce que je ressens pour comprendre ces changements. Quand je peints, j’écoute souvent de la musique tropicale. Il y a tellement d’horreur dans ce monde que j’essaie de créer quelque chose de funky pour la combattre. Mon objectif est de changer les gens de l’intérieur lorsqu’ils regardent mes toiles. » 

C’est ce qui s’est notamment passé avec le célèbre Robin Gibson, venu spontanément à l’une de ses expositions au Shop Gallery de Glebe en 2016. « C’est une histoire assez drôle. Je faisais des peintures depuis un peu plus d’un an et demi et chez moi, les toiles commençaient à s’empiler. Des potes à moi m’ont demandé ‘pourquoi tu n’organises pas une exposition?’ Pour être honnête, ça ne m’avait bizarrement jamais traversé l’esprit. Donc j’ai trouvé une petite galerie sympas et j’ai loué l’endroit pendant 2 semaines. J’ai invité ma famille et quelques amis pour le vernissage et j’ai vendu 40 toiles sur les 50 exposées. Robin Gibson, lui-même, s’est retrouvé je ne sais comment à mon expo. La semaine suivant, il proposait de me représenter. »

Pour finir cette rencontre de manière conventionnelle, j’ai questionné Brad sur son avenir proche. Il m’a parlé de sa prochaine exposition en solo en Mars-Avril 2018, et de sa nouvelle représentation par la célèbre New Standard Gallery de Sydney. Je l’ai ensuite remercié et il a conclue en disant : « J’essaie encore de savoir qui je suis aujourd’hui, de comprendre quelle est cette énergie qui opère dans ce corps physique. » Ce qui, rien qu’en l’écrivant, rendait cette interview beaucoup plus riche et inattendue que prévue.

Suivez le travail de Brad Teodoruk sur son site.

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